Des GES, on en mange! 

Print - copie

9 octobre 2021 | Marie-Josée Renaud et Maude Prud’homme, respectivement coordonnatrice de l’Union paysanne et déléguée à la transition au Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE). Les auteures sont membres du Regroupement Des Universitaires.

Relation intime s’il en est, celle que l’humanité entretient avec la nourriture a des ramifications profondes à toutes les échelles. Les aliments entrent dans nos corps, dans les sols, dans les eaux. L’alimentation s’inscrit aussi dans les systèmes économiques et politiques. Elle a été déterminante dans les processus historiques, culturels, économiques et, bien sûr, climatiques. 

Selon l’Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre (GES), le secteur de l’agriculture serait responsable de près de 10% des émissions totales de GES du Québec. L’utilisation des énergies fossiles et d’engrais azotés ainsi qu’une gestion des sols inadéquate sont les principales responsables de ces émissions. Ce chiffre est cependant trompeur, surtout si on considère le système alimentaire dans son ensemble, car plusieurs émissions inhérentes aux activités agricoles et à l’alimentation sont comptabilisées dans les secteurs du transport, de l’énergie et des déchets, sans parler de l’empreinte cachée, plutôt floue, des aliments importés et exportés. 

Un système malsain et fragile

Énergivore, gourmand en eau (OCDE) et en intrants ayant leurs propres empreintes écologiques, le système alimentaire industriel est aussi moins productif qu’il n’y paraît (World Development, 2021). Son insoutenable lourdeur s’impose en concentrant la propriété des terres et en appauvrissant les sols. En effet, bien que la superficie de la zone agricole demeure plutôt stable depuis 1992 au Québec, la part relative des sols de bonne qualité tend à diminuer (Institut de la statistique du Québec, 2018). Les fournisseurs d’intrants de synthèse, d’énergies fossiles et de machinerie, de même que les institutions financières, sont devenus les principaux bénéficiaires de la richesse créée par le secteur agricole, comme en témoigne l’endettement croissant des entreprises agricoles (Statistique Canada, 2020). La dette écologique, elle, s’accumule en contaminations diverses et perte d’espèces. 

Le système mondialisé des grandes monocultures est, par ailleurs, très vulnérable aux aléas climatiques et aux soubresauts des marchés. Fondé sur l’appropriation des terres autochtones et paysannes, il se nourrit de subventions gouvernementales et de l’exploitation de travailleuses et travailleurs soumis à des conditions de travail déplorables, souvent précarisés par leur statut migratoire. Il brûle aussi d’immenses quantités de carburants fossiles.

Changements nécessaires, mais insuffisants

L’agriculture est donc actuellement une source de GES, et ce, bien que les sols en santé constituent naturellement l’un des plus importants puits de carbone. L’agriculture dite conventionnelle participe à l’appauvrissement des sols et à l’échappement de GES dans l’atmosphère. C’est pourquoi elle doit faire place à des pratiques qui permettent d’accroître la teneur en carbone des sols et qui s’inscrivent dans les cycles de régénération des écosystèmes.

Des études démontrent toutefois qu’après 20 à 40 ans, un nouvel équilibre s’installe entre le taux d’accumulation du CO2 dans le sol et le taux de libération du CO2 dû à la dégradation des matières organiques. Par conséquent, la séquestration du carbone par la régénération des sols ne répondra pas, à elle seule, au défi climatique. Elle n’en constitue pas moins un élément essentiel d’une stratégie globale. 

Une telle stratégie doit prévoir un virage massif vers l’agroécologie, de vastes chantiers pour la coconstruction de souverainetés alimentaires et l’écologisation de l’alimentation. Elle doit inclure la sortie des énergies fossiles et des intrants de synthèse, la révision des outils et de la machinerie ainsi que la réduction drastique des échelles de production. Le défi est de taille et diffère selon qu’il s’agit de céréales, de légumes ou d’oléagineuses, mais tels sont les impératifs de la biosphère que nous habitons. Heureusement, les savoirs paysans et autochtones ainsi que plusieurs expériences en cours sont porteurs d’histoires et d’espoirs, alors que nous découvrons ou redécouvrons des pratiques culturales à la fois efficaces et minimalistes, une machinerie électrique, des modes de conservation sains et peu énergivores, etc. 

Écologiser l’alimentation: mais encore? 

Terme parapluie, l’écologisation de l’alimentation inclut toutes les mesures visant à réduire l’empreinte écologique de notre alimentation, voire à l’inscrire dans des cycles régénérateurs. La proximité, la saisonnalité, la conservation futée, l’accessibilité physique et économique ainsi que le respect des cycles régénératifs des écosystèmes sont des repères porteurs. Bien que réduire la consommation de produits animaux semble incontournable, il y a lieu de réfléchir collectivement au sens de cette mesure selon les contextes écologiques et culturels. Une alimentation écologique peut inclure de la choucroute, mais aussi du phoque. Elle ne se limite pas au kale, mais exclut probablement la culture de fraises en février au Québec (Union Paysanne, 2021).

Des souverainetés à nourrir

La souveraineté alimentaire est au cœur des revendications paysannes de par le monde. L’Union nationale des fermiers la définit ainsi: « La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite par des méthodes écologiquement rationnelles et durables, et leur droit de définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles. Il place les aspirations et les besoins de ceux qui produisent, distribuent et consomment de la nourriture au cœur des systèmes et politiques alimentaires plutôt que les demandes des marchés et des entreprises. Il défend les intérêts et l’inclusion de la prochaine génération. » La notion de souveraineté, fut-elle alimentaire, n’est pas sans poids en ces terres colonisées. Plutôt que de la contourner, ou encore d’en ignorer les tenants et aboutissants, pourquoi ne pas reconnaître la pluralité des souverainetés alimentaires à coconstruire et enraciner dans les territoires que nous habitons? 

Des idées à semer

Investir massivement dans le démarrage et la pérennisation de fermes écologiques à échelle humaine, élaborer un programme de transition juste pour les producteurs et productrices agricoles, mettre en place des politiques d’accessibilité physique et économique aux aliments écologiques pour tous et toutes, créer des bibliothèques publiques de semences, soutenir les projets des Premiers Peuples visant la valorisation des possibilités nourricières de proximité: voilà autant de leviers incontournables pour agir en solidarité avec les générations montantes et futures en ces temps de multiples bouleversements amorcés. Cultivons l’abondance pérenne!

Ce texte fait partie d’une série de 15 articles qui visent à faire connaître la Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité Québec ZéN 2.0. Ce projet a été élaboré par des membres du Front commun pour la transition énergétique et leurs allié.e.s. Créé en 2015, le Front commun regroupe 90 organisations environnementales, citoyennes, syndicales, communautaires et étudiantes représentant 1,8 million de personnes au Québec.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :