Transformer l’économie pour sauver la planète

28 août 2021|Éric Pineault Professeur, Institut des sciences de l’environnement, UQAM

Lire l’article complet sur le site du journal Le Soleil

DES UNIVERSITAIRES (8 de 15) En cette période de campagne électorale où la plupart des partis politiques promettent diverses mesures de lutte au réchauffement climatique, il convient de s’entendre sur les contours de la nouvelle économie à mettre en place pour éviter les pires scénarios d’emballement du climat.

Des limites à respecter

Selon la Feuille de route Québec ZéN du Front commun pour la transition énergétique, cette économie post-carbone devra avoir « retrouvé l’équilibre entre notre production de biens et services et les capacités de la planète ». Elle visera la satisfaction des besoins et non l’accumulation. Ayant tourné le dos au mirage de la croissance infinie et de ses variantes politiquement correctes, la « croissance propre » et le « capitalisme vert », elle sera au contraire balisée par deux limites : un plafond écologique et un plancher social. Le plafond écologique est la capacité de régénération des écosystèmes et des cycles biophysiques. Le plancher social est la capacité de répondre aux besoins des collectivités et des individus pour que toutes et tous puissent vivre dans la dignité et l’autonomie. Or, le respect de ces limites est inconciliable avec le système économique actuel, qui ne parvient ni à assurer des conditions de vie décentes à tout un chacun, ni à réduire ses impacts sur le climat et la biodiversité. Ce système privilégie la recherche de profits et les droits de l’investisseur plutôt que ceux de la collectivité et de la planète. Il se fonde sur des circuits économiques longs, mondialisés et complexes, contrôlés par de grandes entreprises multinationales dénuées d’ancrages sociaux et territoriaux, centrées sur une accélération toujours plus débridée de la consommation et la valorisation de leurs actifs. Ces multinationales prospèrent en investissant dans le modèle linéaire « extraire, transformer, fabriquer, transporter, consommer, jeter », un modèle extrêmement gourmand en matières et en énergie qui maximise les profits en rejetant ses extrants toxiques –– pollution et GES –– dans l’environnement. Ce système économique accentue la vulnérabilité des individus et des collectivités. Il favorise la persistance d’inégalités sociales et écologiques de plus en plus importantes. Il dévalorise la richesse non monétaire qui se crée dans nos relations et activités vernaculaires, en particulier le travail domestique et communautaire non rémunéré, mais pourtant indispensable, majoritairement assumé par des femmes. Il perpétue le pouvoir décisionnel d’une élite à la vision étroite, incapable d’agir en fonction du bien commun et de l’impératif écologique.

Des transformations ambitieuses

En bref, les règles du jeu, la culture économique et les institutions actuelles agissent comme autant de verrous qui nous empêchent d’atteindre nos objectifs environnementaux et sociaux, et ce, malgré les beaux discours, les engagements et la sincérité certaine d’une partie de nos dirigeants économiques et politiques. C’est pourquoi, pour transitionner vers une économie écologique, résiliente et décolonisée, porteuse de justice sociale et démocratisée, il nous faut envisager des transformations institutionnelles profondes et ambitieuses, un ensemble de ruptures qui vont bouleverser les règles et les privilèges sur lesquels est basé le système économique actuel.

Mesurer la prospérité autrement

Un point de départ : utiliser des indicateurs appropriés pour évaluer la prospérité. Le modèle actuel mise sur la croissance du produit intérieur brut (PIB), qui mesure l’économie en termes d’intensité des échanges monétaires en faisant abstraction des conséquences matérielles des activités sous-jacentes (notre prospérité se compte en piastres). Pourtant, aucune activité économique n’est dématérialisée : produire et consommer, c’est toujours transformer de la matière et de l’énergie, et donc interagir avec l’écologie. Ainsi, alors que le PIB croît, on remarque que des forêts disparaissent, que les champs sont bétonnés et asphaltés, que les plans d’eaux s’eutrophisent, que les milieux humides deviennent des banlieues cossues, que la biodiversité s’effondre et que la planète s’échauffe de plus en plus. Pour retrouver la voie d’une économie viable, il faut se défaire du fétichisme de l’argent et prendre acte de notre métabolisme social, c’est-à-dire de l’ensemble des flux de matières et d’énergie qui circulent entre la nature et la société : extractions, émissions, productions, rejets solides, liquides ou gazeux. Mesurons ces flux de la manière la plus rigoureuse possible, comme l’Union européenne a commencé à le faire. Et donnons-nous des limites : il faut miser sur la réduction absolue de ces flux, apprendre à prospérer avec moins et à partager la prospérité.

Concrètement…

Des transformations radicales sont nécessaires pour rétablir l’équilibre entre les capacités de la planète et notre consommation de matières et d’énergie. Notamment, il faut investir massivement dans l’économie de la sobriété : écoconception, réemploi, réparation, partage, élimination du gaspillage, bannissement de l’obsolescence programmée; développer les circuits économiques courts et ancrés dans les territoires, les écosystèmes et les collectivités; miser sur l’écofiscalité et les politiques industrielles pour favoriser, là où c’est possible, la circularité et les technologies propres; pénaliser les modèles d’affaires linéaires, énergivores et dépendants des combustibles fossiles. Il faut aussi soutenir vigoureusement l’économie sociale, qui a un rôle central à jouer dans la transition vers une économie durable. Pourquoi? Parce que ses modèles de propriété des actifs économiques et de production de richesse ne dépendent pas de la croissance et répondent d’abord aux besoins des collectivités. Pour les mêmes raisons, il faut se doter d’une politique ambitieuse de développement de l’économie des communs et réinvestir dans nos services publics, essentiels à la cohésion sociale et à la soutenabilité de notre trajectoire collective. Parallèlement, il faut marginaliser progressivement les entreprises privées incorporées et, dans celles qui restent, renforcer le pouvoir des salarié.e.s et des collectivités afin de démocratiser les décisions d’investissement et de réduire les inégalités.

Un coup de barre à donner

Ce n’est qu’au prix de changements systémiques que l’économie de demain sera capable de respecter à la fois son plafond écologique et son plancher social. Ces changements n’émaneront pas de la main invisible des marchés, mais bien d’un effort démocratique et décentralisé de planification de l’investissement, de la production, de la distribution de la richesse et de l’organisation du travail. Parmi tous les partis qui entendent guider le Canada sur la voie de la transition écologique à compter du 20 septembre prochain, y en aura-t-il un pour s’engager à donner le nécessaire coup de barre en ce sens?

***

Questions ou commentaires? Écrivez-nous à info@desuniversitaires.org

Ce texte fait partie d’une série de 15 articles qui visent à faire connaître la Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité Québec ZéN 2.0 (https://www.pourlatransitionenergetique.org/feuille-de-route-quebec-zen/). Ce projet a été élaboré par des membres du Front commun pour la transition énergétique (https://www.pourlatransitionenergetique.org/) et leurs allié.e.s. Créé en 2015, le Front commun regroupe 90 organisations environnementales, citoyennes, syndicales, communautaires et étudiantes représentant 1,8 million de personnes au Québec.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :