Financer la transition en temps d’urgence climatique

21 août 2021 | Claude Vaillancourt

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(7 de 15) La transition énergétique demande des investissements majeurs en très peu de temps. Le prix à payer sera élevé, notamment pour de nouvelles infrastructures. Mais il sera largement compensé. Les transformations nécessitées par la transition seront par la suite peu coûteuses et resteront en place longtemps. Et surtout, refuser de faire ces investissements maintenant pourrait être ruineux, voire catastrophique, pour les générations futures.

Transformer la société

Les transformations à venir concernent d’abord l’économie d’énergie : on doit orienter vers elle la recherche scientifique, déployer des technologies, comme la géothermie, mieux isoler les bâtiments, construire les immeubles autrement, électrifier les transports, développer les transports en commun et faciliter le transport actif. Éliminer les hydrocarbures, tels que l’exige entre autres le GIEC, implique une importante substitution, qui nécessitera un grand déploiement des éoliennes et de l’énergie solaire, tout en développant d’importantes capacités de stockage de l’énergie (le Québec sera en grande partie épargné par cette transformation, à cause de son hydroélectricité abondante).

Les villes devront se métamorphoser, en évitant l’étalement urbain, en développant des écoquartiers, en limitant l’utilisation de l’automobile (même électrique), en multipliant les espaces verts et les puits de carbone (espaces végétalisés, boisés). Il faudra mettre fin à l’agro-industrie, grande consommatrice d’hydrocarbures, encourager et financer plutôt une agriculture beaucoup plus respectueuse de l’environnement. Ces transformations devront s’appuyer sur des campagnes d’éducation et de sensibilisation, parce qu’elles ne pourront pas s’accomplir sans l’appui du plus grand nombre.

Tout cela coûtera très cher. Il faut de plus accomplir de pareils changements alors que les finances publiques font face à d’importantes difficultés et que les dépenses majeures nécessitées par la COVID-19 ont empiré la situation et ont haussé les déficits. Mais une fois ces changements accomplis, les économies que nous pourrons en tirer seront considérables et à long terme, ne serait-ce que par la libération de notre dépendance au pétrole, et aux autres sources d’énergie non renouvelable, coûteuses dans tous les sens du terme.

L’argent, là où il se trouve

De nombreux chercheurs et militants de diverses allégeances revendiquent, depuis plusieurs années, une meilleure distribution de la richesse et proposent, pour y arriver, une fiscalité beaucoup plus équitable. L’argent public se fait rare, alors qu’une minorité d’individus et d’entreprises, toujours plus réduite, accumule des fortunes colossales. Le néolibéralisme qui déteste les impôts, encourage la concurrence fiscale et prône une déréglementation systématique de l’économie est, en grande partie, responsable de cette situation.

Les investissements publics considérables nécessités par la transition écologique ont cependant provoqué une certaine prise de conscience chez ceux et celles qui nous gouvernent, et ont permis de relancer des demandes longtemps rejetées, allant dans le sens contraire de l’ultralibéralisme prôné par les élites économiques.

La lutte contre les paradis fiscaux est aujourd’hui indispensable, au point de mobiliser les pays du G20, qui soutiennent un impôt minimal de 15 % pour les firmes transnationales. Cette tentative de s’attaquer à un problème majeur est hélas bien insuffisante : un taux trop bas, comme celui sur lequel on s’est arrêté, ne parviendra pas à éliminer la concurrence fiscale entre les États et ne permettra pas d’accumuler les revenus élevés dont nous avons besoin. Si cette proposition touche malgré tout la pratique du prix de transfert, qui consiste en gros à enregistrer les profits dans une filiale créée dans un paradis fiscal, le problème de la faible imposition des grandes entreprises et des fuites fiscales n’est toujours pas réglé.

Parmi les autres idées pour hausser le financement des États, la taxe sur les transactions financières revient en force : celle-ci limiterait la spéculation tout en permettant d’engranger d’importants revenus. Il est impératif d’éliminer toutes les sommes données aux entreprises reliées aux énergies fossiles, que ce soit sous la forme de subventions, de crédits à l’exportation, ou d’avantages fiscaux. Le revenu d’écotaxes progressives, qui pourraient être largement développées, devrait aussi être affecté à la transition : en faisant payer les grands pollueurs, elle contribuerait à l’effort immédiat nécessité par une transition urgente.

Les institutions financières publiques du Québec et du Canada (Banque du Canada, Banque de développement du Canada, Banque de l’infrastructure du Canada, Régime de pension du Canada, Investissement Québec, Caisse de dépôt et placement du Québec, etc.), devraient adopter des politiques d’investissement vraiment responsables et respectueuses de l’environnement. Les pressions exercées permettraient ainsi de réduire l’activité des entreprises polluantes et de réaliser des économies importantes. Une partie des revenus suscités par le Fonds de générations du Québec devrait être consacrée à la transition, afin de s’attaquer au problème de la dette écologique léguée aux générations futures.

Une question de courage politique

L’argent pour financer la transition énergétique ne manque donc pas. Il ne manque qu’une forte volonté politique pour aller chercher les sommes nécessaires. Parmi les revenus supplémentaires soutirés par les États, des sommes importantes pourraient se retrouver dans un «Fonds de la transition», consacré exclusivement à financer les changements nécessaires, plus particulièrement des «chantiers de la transition», tels que définis par le Front commun sur la transition énergétique, en évitant ainsi les pièges d’un développement soi-disant vert axé sur des projets électoralistes et inutiles.

Il faut reconnaître que la nécessité d’aller chercher des fonds considérables pour la transition écologique causera une transformation sociale et politique importante, et ne peut s’accomplir dans le contexte actuel d’une économie de libre marché. Non seulement faudra-t-il contrôler davantage la très grande entreprise, lui demander une plus grande contribution financière, réduire son influence auprès des élus et des populations par le recours à un lobbyisme grassement financé, mais il faut favoriser le développement d’autres types d’entreprises qui ne fonctionnent pas selon la logique de l’accumulation de profits pour les actionnaires ou pour ses propriétaires.

Les investissements dans la transition énergétique ne seront vraiment profitables que si on met fin à un productivisme qui encourage le gaspillage et la consommation à outrance pour relancer l’économie. Les sommes accordées à la transition doivent aussi financer la mise en place de nouveaux modèles qui s’accordent beaucoup mieux avec le besoin de protéger l’environnement : l’économie des communs, basée sur le partage des biens et des services sans but lucratif, l’économie sociale et solidaire, l’agriculture écologique, le savoir-faire des Premiers Peuples, etc.

C’est le coup à donner pour transformer radicalement notre société, et sauver notre planète des effets dévastateurs du réchauffement climatique. Non seulement échapperons-nous à des désastres environnementaux, mais nous en retirerons d’importants bénéfices pour notre qualité de vie. Qui regrettera les années de pollution, de mauvaise qualité de l’air, de bétonisation, d’invasion de l’espace public par des automobiles mettant les vies en danger dans un monde vraiment respectueux de l’environnement et ayant éliminé les hydrocarbures?

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