Sauver le climat en construisant la résilience des collectivités

17 juillet 2021 | Carole Dupuis, Denis Bourque et Réal Lalande

Lire l’article sur le site du journal Le Soleil

(2 de 15) / On l’a vu : en temps de crise, les collectivités peuvent se retrouver, du jour au lendemain, devant des rayons d’épicerie dégarnis. La main-d’œuvre d’un pan entier d’une économie locale peut se voir jetée dans la précarité à cause d’une saute d’humeur des marchés mondiaux. Une collectivité peut, à tout moment, voir surgir des promoteurs qui tentent de forcer le passage d’un pipeline ou la fracturation du sous-sol.

Vulnérabilité

La vulnérabilité des collectivités se révèle aussi de manière saisissante lors des catastrophes qui se multiplient à cause du réchauffement climatique : canicules, sécheresses, incendies, tempêtes, inondations, pénuries, etc.

Cette vulnérabilité est intimement liée au fait que les lieux de pouvoir sont, en grande partie, déconnectés des milieux de vie. Conséquence, entre autres, de l’industrialisation, de la mondialisation, de la financiarisation de l’économie et de la captation d’une part substantielle du pouvoir politique par les intérêts économiques, cette déconnexion a des conséquences profondes. Elle permet que les détenteurs des capitaux — conglomérats, fonds d’investissement et de retraite, assureurs — prennent des décisions d’investissement déterminantes sans égard pour les écosystèmes des territoires exploités, pour les humains qui y vivent ou pour les limites biophysiques de la planète.

Le problème n’est pas nouveau. Néanmoins, partout dans le monde, un nombre croissant de collectivités s’éveille à son importance capitale dans le contexte de la crise climatique, qui commande d’entamer d’urgence un virage à 180°.

Prise de conscience

Ces collectivités prennent acte de leur vulnérabilité. Elles craignent le pire pour l’avenir, constatant qu’en cas d’emballement climatique, elles seraient incapables d’absorber les chocs et les stress chroniques qui en découleraient, et que les plus vulnérables en souffriraient le plus, même s’ils y ont le moins contribué.

Elles saisissent que la plupart des leviers qui leur permettraient de diminuer leurs émissions de GES leur échappent. Elles comprennent qu’elles ne pourront cesser d’attiser elles-mêmes la crise qui les frappe qu’en se donnant le pouvoir d’agir sur leurs choix sociaux, économiques et environnementaux.

Certaines entreprennent de se transformer pour diminuer leur fragilité. Bien que partielles et préliminaires, leurs expériences permettent de tracer les contours de ce que pourraient être les «collectivités résilientes» du futur.

Les collectivités résilientes

Voici un aperçu de ces collectivités rêvées :

Rompant dans la mesure du possible leur dépendance envers l’économie mondiale financiarisée, les collectivités qui cheminent vers la résilience se projettent dans l’avenir et prennent les choses en main à leur échelle. Elles inventent des solutions ancrées dans les milieux qui les abritent, une société plus simple, plus conviviale et plus solidaire, respectueuse des habitats et des limites de la planète.

Elles localisent, verdissent et humanisent leurs activités économiques dans le but d’augmenter leur autosuffisance tout en s’affranchissant des énergies fossiles et en apprenant à bien vivre en consommant peu de ressources. Elles mettent à profit les innovations pertinentes tout en demeurant critiques face aux mirages technologiques.

Ces collectivités estiment que les humains font partie d’un écosystème dont elles s’appliquent à rétablir l’équilibre. Elles considèrent que la nature et ses ressources relèvent d’un commun partagé avec les générations futures et que leur utilisation doit passer par un consensus social.

Les collectivités résilientes mettent en œuvre la réalisation des droits des Premiers Peuples. Elles intègrent les enseignements autochtones dans leur rôle de fiduciaires du territoire. Elles apprennent sans s’approprier d’autres cultures.

Ces collectivités se veulent riches de tout leur monde. Elles donnent une voix et un pouvoir aux groupes marginalisés, en veillant à ce que les plus vulnérables participent pleinement à la transformation du milieu. Sachant que les impacts du réchauffement climatique frapperont davantage les femmes ainsi que les personnes racisées ou autrement marginalisées, elles s’efforcent de réduire les inégalités et d’appuyer les organismes de défense des droits. Elles s’engagent à mettre en valeur les savoirs des groupes moins nantis, qui acquièrent une pertinence toute particulière dans un monde où la sobriété reprend sa place.

Pour assurer leur résilience, ces collectivités misent sur l’éducation populaire autonome. Comme points d’ancrage structurants, elles utilisent les services publics comme l’école, les services à la petite enfance, les services de santé, les services municipaux ou les services gouvernementaux de proximité. Fondés sur des principes d’accès universel et de contrôle démocratique, ces services favorisent en effet la justice sociale et l’égalité des chances tout en offrant aux défis de la transition des réponses situées hors de la logique marchande.

Les collectivités résilientes ainsi rêvées forment le cœur du projet de transition vers une société post-carbone. Elles démontrent qu’en changeant d’imaginaire, la transition devient concevable et hautement désirable. Soutenues par des politiques cohérentes et par des choix de vie personnels conséquents, elles portent le changement et permettent d’entrevoir un monde où les indispensables virages se feront à temps.

Une proposition phare : les Chantiers régionaux de la transition

Afin de permettre l’établissement de collectivités résilientes au Québec, la Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité du Front commun pour la transition énergétique propose la création de «Chantiers régionaux de la transition».

Ces Chantiers régionaux auraient pour mission de planifier et d’orchestrer la transition juste de chaque territoire vers la carboneutralité et la résilience, tout en veillant au développement socioéconomique du milieu. Ils réaliseraient leur mission en cohérence et en complémentarité avec les structures de concertation déjà établies dans les régions, en s’appuyant sur les importants réseaux d’accompagnement existants dans les collectivités du Québec. Chaque région déterminerait comment les structures seraient déployées.

Soutenus par un «Conseil national de la transition», les Chantiers régionaux seraient gérés selon les principes de la démocratie participative. Tous les secteurs de la collectivité y seraient représentés et les nations autochtones concernées qui le souhaitent y trouveraient leur place en tant que partenaires à part entière.

Un «Fonds de la transition» procurerait aux Chantiers régionaux les importants capitaux d’investissement dont ils auraient besoin pour transformer les systèmes à l’origine de la crise écologique, notamment les systèmes agricole et alimentaire, les systèmes de mobilité des personnes et des biens ainsi que les systèmes de production et de gestion des déchets. Les capitaux proviendraient des véhicules d’épargne collective existants ainsi que des ministères et organismes à vocation économique de l’État. Nos bas de laine et leviers financiers collectifs cesseraient ainsi d’investir l’argent des Québécois.es dans des activités qui exacerbent l’urgence climatique et l’emploieraient plutôt pour la résorber en construisant la résilience de nos collectivités.

Questions ou commentaires?

Ce texte fait partie d’une série de 15 articles qui visent à faire connaître la Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité Québec ZéN 2.0. Ce projet a été élaboré par des membres du Front commun pour la transition énergétique et leurs allié.e.s. Créé en 2015, le Front commun regroupe 90 organisations environnementales, citoyennes, syndicales, communautaires et étudiantes représentant 1,8 million de personnes au Québec.

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